Zibaldone

Così tra questa
Immensità s'annega il pensier mio:
E il naufragar m'è dolce in questo mare.

Mon Père Est Omniprésent

Mon père est omniprésent. Il continue encore aujourd’hui son œuvre d’éducateur en moi. Mon père était un homme simple et profond. Il possédait la plus belle forme d’intelligence : celle qui vient de l’instinct et du cœur. Il travaillait avec ses mains. L’essentiel, j’aurais du mal à le dire, mais c’est une confiance déraisonnable et merveilleuse dans la vie qu’il m’a transmise, non par les mots, mais simplement parce que je l’ai vu faire. Mon père m’a tout donné : le sang, les rêves, la force. Il m’a donné le soleil à contempler et l’orientation juste pour ne jamais le perdre de vue. Mon père a fait de sa vie une œuvre poétique. Ce que j’entends par poétique, c’est exercer pleinement son travail d’être humain, dégager le chemin de la vie et le sol du langage pour que l’enfant ne se blesse pas les petits pieds nus.

C’est une tentative désespérée et réussie de montrer la majesté d’un être que la vieillesse et l’indifférence ont dépouillé de sa beauté, de son intelligence, de sa liberté, de son avenir, de son passé et de tout ce qui fait une personne. L’amour est là, face au pire, confronté à son propre mystère : qu’aimons-nous chez ceux que nous aimons ? Leur force, mais quand ils n’en ont plus ? Leur charme, mais quand il les a quittés ? Leurs mots, mais quand ils sont détruits ? Qu’est-ce qu’une personne ? Qu’est-ce que l’amour ? Aimons-nous vraiment ceux que nous croyons aimer ? C’est comme regarder des roses s’endormir et laisser tomber leurs pétales à intervalles irréguliers, comme les secondes d’un temps étrange. Elles ne mouraient pas, elles passaient en moi qui les avais contemplées si longtemps.

La mort posera sa main sur notre épaule dans le secret d’une chambre ou nous giflera en pleine lumière. Le mieux que nous puissions faire est d’alléger sa tâche : qu’elle n’ait presque rien à prendre, car nous aurions déjà presque tout donné. Qu’elle ne puisse retenir entre ses doigts que les 21 grammes de notre âme.

Ce qui est adorable chez les personnes âgées, c’est qu’elles sont en vie malgré tout, malgré elles-mêmes, et que les plus ravagées sont les plus royales. Chacune de ces personnes âgées est immense et l’ignore, et rirait si on le lui disait. Nous finirons tous en morceaux, plus abandonnés que des jonquilles sauvages dans des bois où ne passe aucun promeneur.