Zibaldone

Così tra questa
Immensità s'annega il pensier mio:
E il naufragar m'è dolce in questo mare.

Avec l'Âge

Avec l’âge, on voit moins bien qu’avant ; les nuances sont moins délicates, la profondeur de champ plus rudimentaire, les degrés et les transitions se perçoivent moins. Pourtant, à mesure qu’on vieillit et que la vision s’émousse, on voit aussi beaucoup plus. Car tout est vu depuis la perspective de la perte.

On voit les choses, les paysages, les êtres, depuis le point de vue de notre propre mortalité, un peu de l’autre côté du miroir que nous sommes déjà ; mais aussi depuis leur mortalité, le travail lent, parfois fulgurant, de la mort sur eux, en eux. Chaque objet que notre regard rencontre — pourvu que cette ville, ce village, ce visage, ce fauteuil, ce lit, nous soit un tant soit peu familier, qu’il ait déjà une histoire en nous —, nous le percevons aussi pour ce qu’il n’est plus, pour ce qu’il fut, pour ce qui l’a quitté, ce que le temps y a transformé, détruit. En ce point X, quelqu’un nous a dit ceci ou cela ; il y avait un pont, là ; ici, Y et moi avons flanché ; ma mère disait toujours qu’à partir de cet endroit, le plus dur était passé, elle avait presque l’impression d’être arrivée. Tant qu’on n’a pas enduré un peu, on ne comprend rien à la poésie de l’existence, qui est faite d’accumulations, d’effacements de détails, de reliefs du temps, et d’écrasements d’époques.

Je rattache cette observation à mon vieux thème récurrent — bien qu’il reste obscur (par définition) — de la complexité par le manque. Dans cette perspective, ce n’est pas le surplus qui rend les choses plus complexes, mais le défaut : l’évasion des liens, l’oubli, la déchirure à midi.

7 A V R avril 2 0 2 4
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