Aujourd’hui, ma chère mère, je suis trop fatigué pour t’écrire. Tu trouveras dans mon coeur une lettre de plusieurs pages, remplie de silence. Lis-la lentement toi qui désormais peux tout lire. La lumière de ce jour l’a écrite en mon nom. Il n’y est question que de toi et moi, de ce repos qui me vient chaque fois que je tourne mes pensées vers ton idée, là-bas, là-haut, partout dans l’air que je respire.
Tu aurais eu 71 ans. On a très peu de temps dans la vie, un an dure comme un sourire, dix ans passent comme une ombre et, de si peu de temps, il ne reste qu'une seule chance, qu'une seule grâce : devancer notre mort dans la légèreté d'un sourire, dans l'errance d'une parole.
Les moments les plus intéressants de ma vie sont sans aucun doute les plus misérables : là où une maladie ou un échec, entrant à cheval dans la chapelle de mon coeur, brisent le chandelier des sagesses, défigurent d’un trait d’épée les belles idées accrochées au mur. Je vois alors ce qui demeure intact, oublié par ces femmes barbares qui sont passées dans ma vie. Le gobelet d’un songe ancien. L’évangile d’un sourire, la confiance d’un nuage. Le beau chapeau de nos conquêtes roulera sur notre tombe, mais nos défaites nous avaient déjà ouvert la porte de l’éternité.
J'ai trouvé le nom le plus secret et le plus clair pour dire ce qu'est ta vie dedans ma vie : l'air. Tu es l'air qui ne me fait jamais défaut, cet air si nécessaire à la pensée et au rire, cet air qui rafraîchit mon coeur et fait de ma solitude une place battue par tous les vents, une seconde de repos non illusoire, d’éternité non mensongère. Tu es partie. Ce n’était pas trahir. C’était suivre le même chemin en toi, simple dans ses détours qui t’ont menée au bout de toi-même. Tu as emporté avec toi quelques flocons de neige rouge. Ils flottent sous mes paupières lorsque je les ferme pour m’endormir, juste là : entre l’oeil et le rêve.